Y’a t’il un poète dans l’avion ?

Publié le 29 janvier 2010

Hat in the car

Y a-t-il un poète dans l’avion ?

Anecdote de ma vie courante.

La veille de mon départ pour l’Amérique du sud début janvier, je me suis retrouvée bloquée, presque à l’arrêt dans les embouteillages de fin de journée sur un chemin menant au « forum », une zone artisanale près d’un grand centre commercial entre Bayonne et Biarritz. Achats de dernière minute qui précèdent tous les grands départs. Je patientais sereine en écoutant France Inter quand le regard d’une dame également au volant de sa voiture mais se dirigeant en sens inverse croisa le mien. Je me suis demandée si je pouvais l’aider, en avançant, reculant un peu, pour lui céder un passage libérateur lui permettant d’accéder à une voie transversale mais elle continua son chemin. Toujours à l’arrêt, dans mes pensées, je la vis soudain réapparaître quelques instants plus tard tapant dans la vitre de ma camionnette côté conducteur. Ce visage inconnu avait l’air inquiet : peut-être avait-elle remarqué un problème qui m’échappa, une portière mal fermée, un pneu crevé, ou autre… Je suis si distraite en voiture parfois… La vitre à peine entre-ouverte, elle se mit à m’agresser verbalement :

« Vous êtes la chanteuse hein ? C’est à cause de vous, de gens comme vous, votre clique du showbiz, tous ces étrangers qui viennent s’installer ici qu’on ne peut plus circuler. C’est votre faute si on vit mal dans ce pays maintenant… Avant on était bien, maintenant regardez, c’est le bordel, c’est fini le bon temps etc. etc.» Je suis restée stoïque, n’ai pas prononcé un mot, ni même changé d’expression. J’avais du mal à saisir ce qui pouvait susciter en elle autant de haine envers moi, laissant sa voiture porte ouverte sur le chemin pour céder à ce coup de sang. Elle a ressenti le besoin d’exprimer son sentiment à pleine voix et je me suis trouvée sur son chemin je suppose.

« Ainsi qu’il l’avait prévu, l’hostilité ne cessait de croître autour de lui, bien qu’elle ne se développât que petit à petit. Il avait essuyé quelques railleries, sans marquer le coup autrement que par un bref regard, en détournant dignement la tête au passage. Et cette indifférence exaspérait les hommes encore davantage. » (Edouardo Mallea – Chaves-, Buenos Aires 1953)

J’ai l’habitude de recevoir par mail les critiques plus ou moins violentes de personnes anonymes ou non mais en direct comme ça, c’est assez rare. Triste vie des autres parfois…

« Il y a des vies qui sont comme des tunnels sombres et d’autres qui sont comme des étendues découvertes, disait-elle, contemplant en face d’elle la rue et le soir. » (Edouardo Mallea – Chaves-, Buenos Aires 1953)

Nous partîmes le lendemain pour Buenos Aires laissant derrière nous la neige, le froid et la mauvaise humeur du temps.

Mate

J’emporte toujours en voyage des livres et en achète aussi sur place. Le poids des mots pose problème mais je ne peux pas me passer de livres… Je voyage si souvent dans les livres, ils voyagent avec moi, ça me semble naturel. La dernière fois que je suis allée en Amérique du sud, j’avais pris deux ou trois dictionnaires. C’était en janvier 2001, j’écrivais encore les textes des chansons de Popeline… Cette année, pas de dictionnaire dans ma valise et pour cause, j’ai mon application Littré et un dictionnaire français-espagnol pour I phone. Pour ce premier séjour en Argentine et mon retour au Chili je me suis entourée de poètes : l’écrivain Argentin Eduardo Mallea, le poète chilien Pablo Neruda et Pierre Loti qui encore aspirant de la marine écrivit : l’Ile de Pâques, journal d’un aspirant de la Flore. L’expédition de 1872 à laquelle il participa avait pour mission de ramener de Rapa Nui une tête de Moai pour le musée du Louvre.

« Je demande les statues dont je n’aperçois pas trace, mais Ataou d’un geste recueilli, m’indique la terre et je regarde à mes pieds. J’étais perché sur le menton d’un de ces colosses, qui, renversé sur le dos, me regardait de bas en haut, avec les deux grands trous qui lui servaient d’yeux. Il était tellement grand et informe que je n’avais pas remarqué sa présence. Cette découverte me fait passer un frisson involontaire, et je saute à côté du dieu, manœuvre étourdie qui me fait tomber à pieds joints sur le dos d’un de ses voisins ; impossible de les éviter, ils sont tous là, couchées pêle-mêle, à moitié brisés… » (Pierre Loti – Journal d’un Aspirant de la Flore –  Ile de Pâques -1872)

Moais

Cent ans plus tard en 1971 Pablo Neruda se rendit à l’île de Pâques. Cette expérience lui inspira « La rosa separada ». Le livre contient 24 poèmes ayant pour titre en alternance  « Los hombres » et  « La isla » A ma grande surprise le poète n’y trace pas la silhouette des habitants de l’ile mais celle de ceux qui la visitent. Nous, les touristes.

(je n’ose traduire en français la version anglaise de la version originale de cet extrait….)

« We are the clumsy pedestrians, we push each other with elbows, feet, breeches, suitcases, we get off the train, the jet plane, the ship, we get off with creased suits and sinister hats. We are guilty, we are sinners, we come from stagnant hotels or industrial peace, this might be the last clean shirt, we have lost our tie, but even so, unhinged, solemn, sons of bitches accepted by society, or silent men who owe nothing to nobody, we are the same and the same when facing time, and loneliness : we are the poor devils that earn a living and a death working normally or bureautragically, sitting or packed together in subway stations, in boats, mines, research facilities, jails, universities, breweries, (under our clothes, the same thirsty skins), (the hair, the same hair but varicoloured).” (La Rosa Separada – IV Los Hombres – Pablo Neruda 1971)

Le regard du poète disparu nous laisse une vision éternelle d’un monde que nos yeux pressés ne verra jamais. Il y avait trois poètes dans l’avion.

last pisco sour

Itinéraire du voyage : Buenos Aires, Mendoza, Santiago, Casablanca, Rapa Nui (Iles de Paques)….