Être de son temps

Publié le 4 août 2017

Dans les temps calmes les réputations dépendent des hautes classes ; mais dans les révolutions elles dépendent des basses, et c’est le temps des fausses réputations. Antoine de Rivarol (1753-1801)

« Vous chantez toujours ? » Chaque fois que je mets le nez dehors on me pose la question. Oui vraiment. Hier encore, dans une soirée chez un ami, j’ai dû répondre à cette question alors que je suis programmée prochainement dans une salle située à moins de 500 mètres du lieu de la fête.

Pour les médias et une partie du public, je mène une existence végétative depuis la création de La légende de Jimmy en 1990.

J’ai parfois le sentiment de me survivre à moi-même. D’être maintenue en réanimation par procédure de réédition. De n’être plus tout à fait là.

On met des années à se faire un nom, on finit par s’effacer derrière. Parvenir à la notoriété c’est mourir un peu.

Mourir d’une petite mort comme on dit. Celle ressentie par l’athlète en fin de carrière, lorsqu’il laisse derrière lui les souffrances d’un entraînement excessif et ses récompenses euphoriques pour entreprendre une vie de malheurs indolores et de bonheurs privés d’adrénaline. Pas le choix, sinon c’est la mort, la grande, la vraie. Il n’existe pas plus délicate transition que celle d’apprivoiser la force barbare qui vous porte jusqu’au sommet. L’artiste, sacrifié sur l’hôtel d’une carrière fulgurante, en arrêt sur image, son refrain tourné en boucle autour de son cou comme la corde d’un pendu, en crève.

On ne peut pas être et avoir été. Être de son temps et l’avoir fait.

Un artiste peut marquer son époque, refondre la règle d’or, se faire remarquable, façonner l’histoire, au bout du compte, on dira de lui qu’il a fait son temps. Un temps très court dont l’écho assourdissant perdure un peu pour quelques-uns.

Le romantique capitaine au long-court de Si j’étais un homme finira bien par casser sa pipe, emportant avec lui la voix et le visage de son créateur, mais pas l’insipide petite vidéo de la chanson immortalisée sur YouTube. Tournée en chroma key sur un plateau de Télé-Luxembourg dans les années 80, le passage fut rediffusé en boucle sur la chaîne Télé-Mélody durant des années avant d’atterrir dans les tuyaux de la toile.

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Avoir su que cette séquence allait être vue et revue par des millions de gens durant des dizaines d’années, aurais-je enfilé la petite robe de cuir vert d’eau crée pour moi par Mario Di Nardo pour la scène ? Aurais-je insisté pour chanter en direct sur une bande instrumentale dans des conditions techniquement dépourvues ? Qui sait. Personne ne savait.

Cette insignifiante prestation tournée à la va-vite et sans aucune intention de faire durer était jusqu’à récemment la seule version vidéo disponible de ma chanson en ligne.

À la sortie de Si j’étais un homme en 1980, promouvoir un titre en France consistait à courir d’un plateau télé à l’autre muni d’une bande magnétique PBC (Play Back Complet) ou PBO (Play Back Orchestre) de son disque. La plupart des artistes « chantaient » en lip synk. Les producteurs-télé inspirés du Scopitone, sorte de Juke-Box associant image et son en vogue dans les années soixante, ne s’encombraient pas de musiciens, d’ingénieurs du son et de l’équipement nécessaire à la réalisation d’une performance live. L’impact promotionnel de la télévision était tel qu’aucun artiste en promo ne pouvait prétendre au moindre cachet. Les maisons de disques, à la merci des programmateurs, ont toujours joué le jeu imposé des médias et prenaient en charge tous les frais occasionnés par la prestation des stars. Bien sûr, à cette époque des variétés clinquantes, quelques exceptions vinrent bousculer le procédé. Les émissions de Michel Drucker, de Jacques Chancel et certains programmes spéciaux ont été tournés dans les règles de l’art et le plus grand respect des artistes. Mais des années plus tard, les mêmes rapports de force prévalaient. En 1996, sur le plateau de mon Taratata, tous les musiciens présents, y compris le grand orchestre derrière l’artiste Bjork, ont été rémunérés par nos deux maisons de disques, pas par la production.

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Au Canada et aux États-Unis, la puissante AMF (American Federation of Musicians) n’a jamais autorisé l’utilisation de PBC ou de PBO à la télévision. C’est toujours le cas aujourd’hui. Chaque programme a son house band, un orchestre de plateau dont la mission est d’interpréter les génériques, les bumpers et d’accompagner les chanteurs. Deux autres syndicats canadiens, l’anglophone ACTRA et la francophone UDA négocient avec les chaînes et les producteurs indépendants des cachets pour leurs membres interprètes. Au Canada, la promo n’est pas un prétexte pour justifier l’absence de salaire.

La création d’MTV aux États-Unis (1981), d’M6 en France (1986) et de Music Plus au Québec (1988) changea la donne mais pas le fond de commerce. Ces chaînes de télévision musicale ont diffusé durant des années à voir et à entendre un contenu presqu’exclusivement constitué de vidéos clips produits et financés par les artistes et leurs maisons de disques.

L’espace réservé aux programmes musicaux à la télévision s’est considérablement réduit depuis la grande époque des variétés et d’MTV. Aujourd’hui la locomotive YouTube propose et son milliard d’utilisateurs dispose.

Mais comment une artiste dont les plus grands succès ont vu le jour avant même l’invention du vidéo clip peut-elle être de son temps et présenter au public ses succès trentenaires dans un format adapté à notre époque ? C’est la question que j’ai posé aux membres de l’équipe responsable du compte YouTube chez IDOL, mon distributeur numérique pour le monde. Une recherche « Diane Tell » sur YouTube en février 2017 fit apparaître de nombreuses vidéos vues des millions de fois et mises en ligne par des utilisateurs. Dans notre jargon, on appelle cela des UGC (user generated content). Il s’agit de simples reproductions d’extraits de mes albums agrémentés d’une ou plusieurs images au bon choix des internautes. Dans la mesure où tous mes albums sont répertoriés, revendiqués et monétisés sur Internet, ces mises en ligne ne posent aucun problème de droits. YouTube identifie le propriétaire du phonogramme et achemine vers lui la part des revenus publicitaires qui lui est due. Seulement voilà. La qualité de ces contenus laisse souvent à désirer et l’artiste n’ayant pas participé à cette mise en ligne, YouTube estime à la baisse la valeur de sa rémunération. Autrement dit : un million de vues d’un titre mis en ligne par un internaute rapporte moins qu’un million de vues du même titre mis en ligne par l’artiste ou sa maison de disques.

Louis Mauriac et Paul Pétel chez IDOL m’ont fortement conseillée de mettre en ligne sur ma chaîne YouTube l’ensemble de mon catalogue phonographique et de réaliser des Lyrics Vidéos de mes plus grands succès.

Ces vidéos où défilent les paroles ont actuellement beaucoup de succès en ligne. J’ai donc créé dix nouvelles vidéos et les postées sur ma chaîne l’une après l’autre un vendredi sur deux depuis le 3 mars. De son côté l’équipe d’IDOL a fait retirer du réseau YouTube la plupart des UGC de mes chansons. Résultat : en moins de 5 mois, nous sommes passés de 150 vues en moyenne par jour à 7 000 vues, et ces cadences continuent de progresser, non seulement sur YouTube mais sur toutes les plate-formes de streaming.

Capture d_écran 2017-07-27 à 23.13.56Sans promotion particulière liée à la sortie d’un nouvel album, mis à part les partages sur FaceBook et Twitter des vidéos, nous avons multiplié par 45 le trafic sur notre chaîne. Quel impact ces efforts auront-ils sur mes revenus ? Il faudra attendre septembre et la publication d’un prochain billet pour entrer dans ces détails pécuniaires !

On peut être de son temps sans renoncer à ses classiques.

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photos : diane tell

P.S. Le groupe Arcade Fire a posté aujourd’hui l’intégralité de son nouvel album Everything Now sur YouTube dont 13 titres en version lyrics vidéos.