30 décembre 2008

Petit jeu littéraire (cinquième extrait et solution)

L’autre soir, ayant relu les carnets de notes de ces trois dernières années, j’écrivis ceci :
Quand on résume les détails d’une vie, ce n’est rien ! Aucun fait ne semble comporter la valeur et la gravité qu’y attache la mémoire. Il ne semble même pas que d’aussi petites et banales combinaisons puissent engendrer un  bonheur ou un désespoir. Le travail seul compte et les Å“uvres laissées. Cependant, que de choses semblent passer avant dans la vie journalière ! Quelle leçon qu’un petit carnet tenu rapidement chaque jour, avec les rendez-vous, les thés, les spectacles qui occupent une semaine et vous font croire à leur importance. Hélas ! tout se passe dans l’âme, le drame et l’aventure ne se déroulent qu’intérieurement dans l’âme, et la vie n’est rien qu’un jeu enfantin d’une puérilité déconcertante.
L’amour lui-même n’y apporte aucune note lumineuse, ne tenant lui-même que dans les jours de la semaine qui restent éternellement des lundis, des jeudis, des dimanches, que dans les heures de la journée, soumis à des retards de pendules, à des repas, à des affaires comme le reste. La poésie, l’angoisse, les regrets infinis de ce que l’on avait cru un rêve exaucé ne sortent pas de l’âme, du cerveau, et n’entrent en rien dans le domaine visible de la vie. Voilà pourquoi les aventures et les passions des autres nous paraissent toujours si inexistantes, si peu originales et si ridicules, souvent. Nous n’en voyons que l’externe, le corps, le costume, la mimique, tandis que le patient souffre du domaine enchanté de la vie et que, malgré son récit, il ne nous transmet que bien rarement la clef du songe, ayant créé de sa substance la plus identique, de ses pensées les plus secrètes, l’aventure dont il souffre comme d’un rêve incarné et douloureux. Nous sommes impénétrables les uns aux autres, par le fait même que nous ne nous intéressons profondément qu’à nous seuls, et que nous ne cherchons dans l’amour que l’intérêt, l’étonnement, l’admiration d’un autre, un spectateur intime dans les yeux duquel nous nous imaginons reconnaître nos défauts et nos goûts. Cette fraternité seule nous unit ! Toute indépendance du partenaire nous semble une injure, une impolitesse, et nous déçoit.
Nous lui en voulons d’oser être lui-même tel que sa mère le fit et l’éleva, tel qu’il est et se cherche en nous, prêt à nous haïr s’il ne se retrouve pas.
Tel est l’enjeu de la recherche et du voyage… en somme un miroir !

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L’auteur des cinq textes de mon petit jeu littéraire est :

Mireille Havet

Médan (Seine-Et-Oise) 4/11/1898
Montana (France) 21/3/1932

Tous ces passages sont extraits du livre :

Journal 1918-1919 le monde entier vous tire par le milieu du ventre

Editeur : C. Paulhan
Paru le : 27 Janvier 2003

27 décembre 2008

Petit jeu littéraire (quatrième extrait)-texte de Mireille Havet

Ô vie humaine, trahison.
Est-ce pour cette solitude où s’ébrouent quelques poignées de mains, quelques sourires, que nous sommes venus du fond du Paradis où était le silence … La non-connaissance de nos petites vies amères gonflées d’orgueil comme le pavot de sommeil ?
Hélas, c’est une trahison perpétuelle, à commencer pas les saisons, qui nous surprennent toujours par les journées trop courtes lorsqu’on est heureux, et qui se traînent interminables sur nos souffrances, à continuer par l’humanité faite de brutes comme moi-même, où l’amour est une espérance, une échappée de lumière vers laquelle nous allons, en buttant dans du crottin, en grelottant au gaz des avenues, à finir par la ville elle-même où nous vivons, et par notre condition d’idéaliste et d’angoissé qui fait que tout nous semble convertible et améliorable, tandis que tout est chevillé dans la boue même où nous irons un jour, entre les planches de sapin.
Et voilà tout.
A force d’exigence et de retombements, de projets et de défaites froides comme l’averse qui donne la fièvre dont on crève à vingt ans, je n’attends plus rien que moi-même, ma belle petite âme que parachève et paraffine chaque jour la vie parisienne et son fouet à neuf queues. Je suis un jouet entre les mains, les lèvres des foules, où mon nom, ma petite identité qui aspirait au lyrisme est balancée comme un numéro de foire, une attraction vernie qui ne coûte pas cher. Je suis une barque haletante et fracassée sur la mer sans étoile, où nous naviguons de compagnonnage avec les lames mauvaises, lourdes comme l’huile, et les petits poissons changeants qui se cachent dans la lune selon les marées. Hélas ! ….
Nous allons ainsi de récifs en récifs, de petits ports où scintille la pipe du douanier près des balles de coton et l’œil bleu des gars culottés de rapiéçage, qui rêvent à des conquêtes de sauvages, à des femmes prises sous des palmiers. Nous allons de ville en ville et d’image en image, à mesure que se dressent les êtres et leurs visages damnés de chercheurs déçus, et les salons s’ouvrent comme des albums où sont rangés l’esprit, les bons mots des générations, les femmes célèbres et frivoles, et les tyrans… une tasse de café à la main. C’est une pitié.
Il n’y a rien, rien qui vaille la peine, rien qui réconforte. On est de la tourbe, on est une masse, tout défile… pantalonnade de pantins.
Le monde m’a-t-on dit ! Tu verras les grands hommes (hélas ils sont tous morts). Tu verras des princesses, tu verras des artistes. Si l’on ne m’avait prévenue, je n’aurais pas deviné, et cependant l’on m’accueille toujours comme la dernière découverte et je devrais me laisser séduire.
Qu’y a-t-il donc en moi de si difficile à émerveiller ? J’ai vu quelques grands hommes, la plupart très vieux, très attentifs au repas servi et louchant sur les femmes. Pas un mot ne m’a révélé leur capacité.
J’ai vu des princesses. Elles étaient habillées comme des folles, montraient leurs jambes et s’enthousiasmaient de tout sans penser un mot.
J’ai vu des artistes, mais ce n’est pas dans le monde, et j’aime mieux n’en pas parler. Car ceux-là sont morts de misère, d’abandon, d’espoir manqué. Et on ne pourrait pas les recevoir parce qu’ils voient trop clair…


Je suis à l’âge de l’amertume – vingt ans – .
Ce grand sérieux de l’enfance et son candide étonnement me pèsent encore comme l’ombre d’où je viens, et je n’ai pas assez souffert pour ne m’en prendre qu’à moi-même et rire de tout, en me sachant dans l’enfer ou dans le ciel selon le temps et les conversations.
C’est sans doute parce qu’ils savent le fond de la souffrance, les élans de l’amour, les étendues de l’égoïsme et de la cruauté, qu’ils peuvent être tous si facilement aimables et si légers. Mais moi ! moi qui n’ai fait que lire et deviner et m’instruire, me voilà plantée au milieu d’eux tous, avec du rêve plein la tête et des larmes plein les yeux. Tout ce qu’ils disent m’effraie et me touche, et à force d’être trompée, je ne crois plus rien et je dis : « quoi, c’est cela l’humanité, cela la France, cela Paris ? ». Oh ! mon Dieu, permettez que ma déception enfantine ne me conduise pas à la haine du monde, et que je sache voir, à travers leurs vilains visages et leurs combinaisons boiteuses, les merveilleux rouages de l’univers  et renouer les fils de la grande intrigue et du grand jeu !
Car je suis liée à la ville par la vie de tous les jours, le misérable besoin du gain, l’espoir des amis, la tentation des aventures.
Si j’étais plus hardie, si je ne craignais le froid qui vous couche contre les talus comme des bêtes galeuses, si je ne craignais d’être malade dans les lits d’auberges sales où le soir tombe comme un prison de plus, si j’avais la force de tout risquer pour voir, je pourrais sans doute m’en aller à travers nos banlieues vers plus de ciel, plus de coups de vent, plus de silence.
Mais après …. Après, il faudra bien revenir, vieilli, usé, courbaturé d’espace, refaire connaissance avec les amis, avec la ville, avec la foule, et retrouver la même ignorance, la même vanité, la même méchanceté, et mourir comme un chien dans la suprême indifférence du monde, où une lampe allumée sur le travail du soir, où la confiance d’un cœur en quête d’amour ne peuvent rien qu’alimenter la terrible ironie humaine.

22 décembre 2008

Petit jeu littéraire (troisième extrait)-texte de Mireille Havet

L’aventure !
Hélas, il n’y a rien, mon cœur tourne à vide.
J’ai beau me promener, dans la nuit et le jour, c’est le même ennui, la même peine. En quête d’amour, je l’avoue bien maintenant.
Paris qu’illuminent les visites présidentielles, où l’armistice suspend l’ordre de la réjouissance, aussi tragique pour ceux qui souffrent qu’une guerre éternelle. Car au moins la guerre permettait les larmes, et les respectait. Mais sur la foire, sur le tremplin de la victoire parisienne, il n’y a place que pour la noce et la ripaille.
J’ai bien essayé de m’amuser avec ceux-là qui détiennent les secrets de la fête, mais je n’ai trouvé qu’une série de femmes vulgaires et bêtes dansant au bras d’une série de rastaquouères civils ou militaires, ils se valent bien. Un phonographe nasillait des tangos plus périmés que la paix elle-même, et les dandinements compassés et austères de ces couples me donnaient envie de pleurer, de fuir à la campagne, de mordre dans la terre comme une vieille bête !
Je n’aime donc rien de ce qui réjouit les autres. Car le cinéma ne me séduit que par son obscurité et l’invite au voyage qu’offre l’écran entre les fils d’une absurde intrigue.
L’amertume de tout me monte aux lèvres. Mon égoïsme même me défend mal de la tristesse et de la gêne que me donnent l’insatiable misère et petitesse humaines.
Quoi ? Il n’y a jamais rien : quelques noms, quelques mamies, et des individus qui n’en sont pas et me rappellent assez ces pièces de charcuterie montée, où le veau, le porc, l’ail et le pâté de foie alternent leurs arômes, sans jamais faire une bête.
Mais je crois que le mal de la critique est en moi. Infernale épine dont la douleur continuelle me fait découvrir la tare de chacun, le défaut propre qui empoisonne la joie entière. Je ne peux plus être heureuse en paix et sincérité à moins d’étourdir la vie profonde, de blinder la vie profonde avec des calembours, des moqueries, de l’éloquence !
Quel ennui ! mon Dieu, quel ennui que cette terre, cette France, ce Paris vicié et claudiquant où tout le monde triche.
Je voudrais le franc jeu. Je voudrais des amis, pas des relations, pas des liaisons, des amis. Cette chose introuvable, digne des anges, sans doute.
Alors, affolée de solitude et de nombre, de sympathie et d’indifférence, je tâche de transformer les choses, de faire naître des aventures.
Je deviens mon barnum.