01 décembre 2008

Happy election day ! L’ After !

J’ai bien aimé ce commentaire de Patrick Besson, auteur que je connais un peu et dont j’aime beaucoup le travail…. je me permets de le retranscrire ici :

Obamarre

Publié le 13/11/2008 N°1887 Le Point

Patrick Besson

Les Etats-Unis ont un président noir, ce qui semble faire oublier au monde qu’il est démocrate. De ces démocrates qui ont attaqué le Mexique et imposé la Prohibition sous Wilson, envoyé les premières bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki au temps de Truman, où ils ont également agressé la Corée et favorisé la « chasse aux sorcières » du sénateur McCarthy, qui ont envahi puis boycotté Cuba sous Kennedy, commencé la guerre du Vietnam sous Johnson, où ils sont aussi intervenus militairement en République dominicaine, qui ont bombardé Belgrade et Bagdad sous Clinton, présidence au cours de laquelle ils ont par surcroît laissé massacrer un million de Tutsi au Rwanda (avril-juin 1994). Que je sache, les démocrates n’ont, pas plus que les républicains, réduit les inégalités sociales aux Etats-Unis. Ni moralisé la vie politique. On est tellement obnubilé par la race et la couleur des gens qu’on se dit que puisque Obama est noir, alors qu’il est tout aussi blanc, il sera un démocrate différent de ceux qui l’ont précédé à la Maison-Blanche. Son sang kényan ferait de lui un président démocrate supérieur, avec une vision du monde plus vaste, une organisation mentale plus large. Des commentateurs progressistes aux chroniqueurs réactionnaires, en Amérique du Nord comme partout ailleurs dans le monde, c’est le même emballement radieux. On se pâme, se prosterne. On ne trouve plus les mots d’adoration. On devrait écrire ces éloges en vers puisqu’ils riment. On voit en Obama un mélange de Martin Luther King et de Descartes, avec un zeste de l’abbé Pierre. Un dalaï-lama qui aurait réussi dans la Chine. Un Gandhi plus athlétique et mieux habillé. C’est Nelson Mandela rajeuni de cinquante ans, avec le dernier ordinateur de Bill Gates et un nouveau bon coeur du professeur sud-africain Barnard. Un Toussaint Louverture Net et Internet.

cards-1L’empressement trouble, des peuples comme des élites, à se jeter aux pieds d’un homme providentiel, qu’il ait fait don de sa personne à la France comme le maréchal Pétain ou nous ait compris comme le général de Gaulle. Ce besoin aveugle de croire à quelqu’un. C’est presque émouvant. On devrait pourtant finir par comprendre, avec l’expérience de la déception, que les hommes politiques sont des hommes, quelle que soit leur couleur. Et des politiques. Pas des dieux : il est donc inapproprié de se mettre à genoux devant eux, y compris avec un stylo, qu’il soit de droite ou de gauche.

De l’avis général, Barack Obama réglerait sous peu les problèmes des Etats-Unis puis, après un week-end à Camp David avec Michelle et les filles, ceux de toute la planète au sous-développement durable. J’ai même lu, dans un grand quotidien du matin, sous la plume allègre d’un académicien français octogénaire, que son élection à la présidence des Etats-Unis venait de supprimer toute discrimination raciale outre-Atlantique. Quai Conti, cet optimisme des petits hommes en vert, couleur de l’espérance de vie. Il suffit pourtant de regarder la nouvelle carte électorale des Etats-Unis pour voir que l’énorme majorité des Etats du Sud ont voté McCain. Au point qu’on aurait une vue aérienne de la guerre de Sécession (1861-1865). Le retour de Scarlett O’Hara en surcharge pondérale après abus de Big Mac et de not-diet Coke ? Rien ne nous dit qu’en cas d’échec d’Obama, hélas prévisible, on ne mettra pas en cause sa couleur dans ce pays où il n’y aurait plus, depuis le 4 novembre 2008, de racisme.

01 janvier 2005

Patrick Besson – Toute Diane Tell

Patrick Besson

(Ecrivain)

Toute Diane Tell

L’album « Tout de Diane « (BMG) s’ouvre sur une superbe version acoustique de « La légende de Jimmy », paroles de Luc Plamondon et musique de Michel Berger. J’étais allé voir à Mogador, « La légende de Jimmy », en 1991. Le spectacle ne marchait pas, je me suis dit que ça devait être bien. En effet, ça m’a beaucoup plu. La mise en scène funèbre de Berger annonçait sa mort, comme la chanson « Le paradis blanc ». F… était assise à côté d’un gros type qui lui faisait du genou. C’est de là que date ma manie, au spectacle, de placer toujours la fille qui m’accompagne au bout d’une rangée. Il y en a qui se plaignent, protestent qu’elles voient mal. Je fais celui qui n’entend pas.

Le deuxième titre « Souvent longtemps énormément » est de Diane Tell, paroles et musique. Il a été créé en 1981, dans l’album « Chimères ». C’est beau, de ne pas vieillir. Chance réservée aux grands livres et aux bonnes chansons. Tous les films vieillissent, même les meilleurs. Les tableaux c’est pareil. C’est parce qu’on les regarde. Le regard abîme, et à la fin il tue. C’est pour ça qu’il ne faut pas faire de télé.

« Si j’étais un homme » (1980). Vingt-trois ans n’ont pas passé sur cette ballade – cette ballade ? – d’une femme qui, par une étrange déformation de la nature, aime les hommes et veut les rendre heureux. C’est une plainte sérieuse, intelligente et romantique. Quelle force il faut pour créer, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, une œuvre qui touche tout le monde pour toujours.

Les septième, huitième et neuvième titres – « Savoir » (1984), « Faire à nouveau connaissance » (1986) et « Je pense à toi comme je t’aime » (1988) – sont mes préférés. Trois discours tendres et déstructurés sur la condition humaine féminine depuis dix mille ans. « Et c’est comme si / T’avais moins envie. » J’aime aussi beaucoup : « Faire à nouveau connaissance / A Montréal ou à Paris. » C’est simple et neigeux comme deux vers posthumes de Pouchkine retrouvés sur une lettre d’amour du poète écrite en français. L’important, dans une chanson, c’est la qualité de désir et la densité du chagrin. La nostalgie compte aussi pas mal. Impossible d’écouter Diane Tell sans penser aux êtres qu’on a perdus par notre faute. C’est toujours notre faute quand on perd quelqu’un, comme les cartes de crédit. Le manque d’attention ! « Je pense à toi comme je t’aime » raconte une amitié qui a un peu trop viré à l’amour, ce qui arrive souvent quand on embrasse son meilleur pote sur la bouche. Ça doit être la chanson gay culte de Montréal. Pourquoi les Canadiens français perdent-ils leur accent quand ils chantent ? Cela aurait-il un sens fondamental, genre : le chant est universel ?

Dans cette exquise compilation, où passe en 71 minutes et 8 secondes toute la vie d’une femme et où surtout son œuvre tendre, délicate et nouvelle est rassemblée dans ce qu’elle a de meilleur, une curiosité : « Les cinémas-bars », une chanson tirée du premier album de Diane, inédit en France (1978). C’était l’époque où elle faisait du jazz. Où elle était pure, comme me l’ont dit une fois des Québécois rencontrés en voyage. Elle a eu raison d’arrêter. Par la suite, elle a fait du Diane Tell, ça lui allait mieux. Cette fille est plus guitare que trompette ou saxophone. Il faut qu’on puisse entendre, quand elle chante, les battements de son cœur gros. C’est une chanteuse abandonnée, fière comme d’Artagnan. Provinciale et sportive, elle dure. J’ai déjeuné avec elle il y a quelques années en compagnie de l’homme qu’elle aimait. C’était en face de l’Olympia. Elle avait pris place à côté de sa guitare, nous laissant, à Nabe et à moi la banquette.

11 février 2004

Le Point – Patrick Besson / Tout de Diane 2003

Le Point
Jeudi 13 mars 2003

Toute Diane Tell
Patrick Besson

L’album « Tout de Diane « (BMG) s’ouvre sur une superbe version acoustique de « La légende de Jimmy », paroles de Luc Plamondon et musique de Michel Berger. J’étais allé voir à Mogador, « La légende de Jimmy », en 1991. Le spectacle ne marchait pas, je me suis dit que ça devait être bien. En effet, ça m’a beaucoup plu. La mise en scène funèbre de Berger annonçait sa mort, comme la chanson « Le paradis blanc ». F… était assise à côté d’un gros type qui lui faisait du genou. C’est de là que date ma manie, au spectacle, de placer toujours la fille qui m’accompagne au bout d’une rangée. Il y en a qui se plaignent, protestent qu’elles voient mal. Je fais celui qui n’entend pas.

Le deuxième titre « Souvent longtemps énormément » est de Diane Tell, paroles et musique. Il a été créé en 1981, dans l’album « Chimères ». C’est beau, de ne pas vieillir. Chance réservée aux grands livres et aux bonnes chansons. Tous les films vieillissent, même les meilleurs. Les tableaux c’est pareil. C’est parce qu’on les regarde. Le regard abîme, et à la fin il tue. C’est pour ça qu’il ne faut pas faire de télé.

« Si j’étais un homme » (1980). Vingt-trois ans n’ont pas passé sur cette ballade – cette ballade ? – d’une femme qui, par une étrange déformation de la nature, aime les hommes et veut les rendre heureux. C’est une plainte sérieuse, intelligente et romantique. Quelle force il faut pour créer, ne serait-ce qu’une fois dans sa vie, une œuvre qui touche tout le monde pour toujours.

Les septième, huitième et neuvième titres – « Savoir » (1984), « Faire à nouveau connaissance » (1986) et « Je pense à toi comme je t’aime » (1988) – sont mes préférés. Trois discours tendres et déstructurés sur la condition humaine féminine depuis dix mille ans. « Et c’est comme si / T’avais moins envie. » J’aime aussi beaucoup : « Faire à nouveau connaissance / A Montréal ou à Paris. » C’est simple et neigeux comme deux vers posthumes de Pouchkine retrouvés sur une lettre d’amour du poète écrite en français. L’important, dans une chanson, c’est la qualité de désir et la densité du chagrin. La nostalgie compte aussi pas mal. Impossible d’écouter Diane Tell sans penser aux êtres qu’on a perdus par notre faute. C’est toujours notre faute quand on perd quelqu’un, comme les cartes de crédit. Le manque d’attention ! « Je pense à toi comme je t’aime » raconte une amitié qui a un peu trop viré à l’amour, ce qui arrive souvent quand on embrasse son meilleur pote sur la bouche. Ça doit être la chanson gay culte de Montréal. Pourquoi les Canadiens français perdent-ils leur accent quand ils chantent ? Cela aurait-il un sens fondamental, genre : le chant est universel ?

Dans cette exquise compilation, où passe en 71 minutes et 8 secondes toute la vie d’une femme et où surtout son œuvre tendre, délicate et nouvelle est rassemblée dans ce qu’elle a de meilleur, une curiosité : « Les cinémas-bars », une chanson tirée du premier album de Diane, inédit en France (1978). C’était l’époque où elle faisait du jazz. Où elle était pure, comme me l’ont dit une fois des Québécois rencontrés en voyage. Elle a eu raison d’arrêter. Par la suite, elle a fait du Diane Tell, ça lui allait mieux. Cette fille est plus guitare que trompette ou saxophone. Il faut qu’on puisse entendre, quand elle chante, les battements de son cœur gros. C’est une chanteuse abandonnée, fière comme d’Artagnan. Provinciale et sportive, elle dure. J’ai déjeuné avec elle il y a quelques années en compagnie de l’homme qu’elle aimait. C’était en face de l’Olympia. Elle avait pris place à côté de sa guitare, nous laissant, à Nabe et à moi la banquette.