27 décembre 2008

Petit jeu littéraire (quatrième extrait)-texte de Mireille Havet

Ô vie humaine, trahison.
Est-ce pour cette solitude où s’ébrouent quelques poignées de mains, quelques sourires, que nous sommes venus du fond du Paradis où était le silence … La non-connaissance de nos petites vies amères gonflées d’orgueil comme le pavot de sommeil ?
Hélas, c’est une trahison perpétuelle, à commencer pas les saisons, qui nous surprennent toujours par les journées trop courtes lorsqu’on est heureux, et qui se traînent interminables sur nos souffrances, à continuer par l’humanité faite de brutes comme moi-même, où l’amour est une espérance, une échappée de lumière vers laquelle nous allons, en buttant dans du crottin, en grelottant au gaz des avenues, à finir par la ville elle-même où nous vivons, et par notre condition d’idéaliste et d’angoissé qui fait que tout nous semble convertible et améliorable, tandis que tout est chevillé dans la boue même où nous irons un jour, entre les planches de sapin.
Et voilà tout.
A force d’exigence et de retombements, de projets et de défaites froides comme l’averse qui donne la fièvre dont on crève à vingt ans, je n’attends plus rien que moi-même, ma belle petite âme que parachève et paraffine chaque jour la vie parisienne et son fouet à neuf queues. Je suis un jouet entre les mains, les lèvres des foules, où mon nom, ma petite identité qui aspirait au lyrisme est balancée comme un numéro de foire, une attraction vernie qui ne coûte pas cher. Je suis une barque haletante et fracassée sur la mer sans étoile, où nous naviguons de compagnonnage avec les lames mauvaises, lourdes comme l’huile, et les petits poissons changeants qui se cachent dans la lune selon les marées. Hélas ! ….
Nous allons ainsi de récifs en récifs, de petits ports où scintille la pipe du douanier près des balles de coton et l’œil bleu des gars culottés de rapiéçage, qui rêvent à des conquêtes de sauvages, à des femmes prises sous des palmiers. Nous allons de ville en ville et d’image en image, à mesure que se dressent les êtres et leurs visages damnés de chercheurs déçus, et les salons s’ouvrent comme des albums où sont rangés l’esprit, les bons mots des générations, les femmes célèbres et frivoles, et les tyrans… une tasse de café à la main. C’est une pitié.
Il n’y a rien, rien qui vaille la peine, rien qui réconforte. On est de la tourbe, on est une masse, tout défile… pantalonnade de pantins.
Le monde m’a-t-on dit ! Tu verras les grands hommes (hélas ils sont tous morts). Tu verras des princesses, tu verras des artistes. Si l’on ne m’avait prévenue, je n’aurais pas deviné, et cependant l’on m’accueille toujours comme la dernière découverte et je devrais me laisser séduire.
Qu’y a-t-il donc en moi de si difficile à émerveiller ? J’ai vu quelques grands hommes, la plupart très vieux, très attentifs au repas servi et louchant sur les femmes. Pas un mot ne m’a révélé leur capacité.
J’ai vu des princesses. Elles étaient habillées comme des folles, montraient leurs jambes et s’enthousiasmaient de tout sans penser un mot.
J’ai vu des artistes, mais ce n’est pas dans le monde, et j’aime mieux n’en pas parler. Car ceux-là sont morts de misère, d’abandon, d’espoir manqué. Et on ne pourrait pas les recevoir parce qu’ils voient trop clair…


Je suis à l’âge de l’amertume – vingt ans – .
Ce grand sérieux de l’enfance et son candide étonnement me pèsent encore comme l’ombre d’où je viens, et je n’ai pas assez souffert pour ne m’en prendre qu’à moi-même et rire de tout, en me sachant dans l’enfer ou dans le ciel selon le temps et les conversations.
C’est sans doute parce qu’ils savent le fond de la souffrance, les élans de l’amour, les étendues de l’égoïsme et de la cruauté, qu’ils peuvent être tous si facilement aimables et si légers. Mais moi ! moi qui n’ai fait que lire et deviner et m’instruire, me voilà plantée au milieu d’eux tous, avec du rêve plein la tête et des larmes plein les yeux. Tout ce qu’ils disent m’effraie et me touche, et à force d’être trompée, je ne crois plus rien et je dis : « quoi, c’est cela l’humanité, cela la France, cela Paris ? ». Oh ! mon Dieu, permettez que ma déception enfantine ne me conduise pas à la haine du monde, et que je sache voir, à travers leurs vilains visages et leurs combinaisons boiteuses, les merveilleux rouages de l’univers  et renouer les fils de la grande intrigue et du grand jeu !
Car je suis liée à la ville par la vie de tous les jours, le misérable besoin du gain, l’espoir des amis, la tentation des aventures.
Si j’étais plus hardie, si je ne craignais le froid qui vous couche contre les talus comme des bêtes galeuses, si je ne craignais d’être malade dans les lits d’auberges sales où le soir tombe comme un prison de plus, si j’avais la force de tout risquer pour voir, je pourrais sans doute m’en aller à travers nos banlieues vers plus de ciel, plus de coups de vent, plus de silence.
Mais après …. Après, il faudra bien revenir, vieilli, usé, courbaturé d’espace, refaire connaissance avec les amis, avec la ville, avec la foule, et retrouver la même ignorance, la même vanité, la même méchanceté, et mourir comme un chien dans la suprême indifférence du monde, où une lampe allumée sur le travail du soir, où la confiance d’un cœur en quête d’amour ne peuvent rien qu’alimenter la terrible ironie humaine.

10 commentaires to “Petit jeu littéraire (quatrième extrait)-texte de Mireille Havet”


  1. Nadine dit :

    Un autre texte du même auteur écrit en 1917 :

    «Aller au-devant, rompre, ne rien admettre, détruire et rejeter tout ce qui, même de très loin, menace une seconde l’indépendance, voici mes lois. Ce n’est pas une politique de la conciliation, c’est exactement une révolte. Je ne mangerai pas de votre pain. Je serai abracadabrante jusqu’au bout.»

  2. aros dit :

    Heu… Je ne crois pas que ce soit de 1917 cette citation… mais bon, le dernier épisode arrive et nous pourrons ouvrir la discussion ! En ce moment, je lis la biographie de l’auteure…. Je pourrais mieux vous en parler après.

  3. Nadine dit :

    Je viens de visiter un autre site où en effet on attribue une autre date à cette fameuse citation……………….

    A suivre donc………..

  4. Nadine dit :

    Autant pour moi,cette citation est extraite du journal 1924-1927 page 81 pour être précise.

    «Aller au-devant, rompre, ne rien admettre, détruire et rejeter tout ce qui, même de très loin, menace une seconde l’indépendance, voici mes lois. Ce n’est pas une politique de la conciliation, c’est exactement une révolte. Je ne mangerai pas de votre pain. Je serai abracadabrante jusqu’au bout.»

  5. Denis dit :

    Au lien suivant il y a une carte postale et il est écrit 1917 à côté :

    http://www.clairepaulhan.com/auteurs/Presse_MH/presse_MH.html

    Cependant la même photo que sur la carte est affichée en haut, alors c’est la photo qui est de 1917 plutôt que la carte postale ou la citation, du moins c’est mon interprétation.

  6. Denis dit :

    La Carte Postale doit finalement être de 2003 ou quelque chose du genre et ils ont pris une photo de 1917 avec une citation de l’auteure c’est tout…

    C’est toujours mon interprétation et en mettant le 1917 entre parenthèses au côté de Mireille Havet bien c’est cela on réfère à la photo de Pierre Choumoff D.R.

    Si on référait à la citation, la date aurait été inscrite après celle-ci…

    http://www.clairepaulhan.com/auteurs/mireille_havet.html

  7. Denis dit :

    Sur le blog suivant on parle de la page 81 du Journal 1924-1927 effectivement mais il y a citation de deux extraits.

    http://ameleia.over-blog.com/

    Il aurait fallu mettre un  »s » à extraits ?

    Le second extrait est bien dans le Journal 1924-27 on le voit dans les extraits numérisés sur Google books et on est à la page 80 et il est possible qu’il se termine à la page 81…

    On trouve des extraits de plusieurs livres dans cet outil Google…

    Alors pas évident de savoir d’où est tiré cette citation car si on tape les mots de celle-ci on la voit pas dans cette recherche là.

  8. Denis dit :

    Et si la Carte Postale datait vraiment de 1917 ? Et à été republiée ?

    Bien la citation ne doit pas provenir d’un Journal ? Elle proviendrait d’ailleurs…

    Faudrait demander aux éditions Claire Paulhan alors…

    Pour le cinquième extrait donné par Diane, il semble débuté à la page 177 selon la numérisation de Google :

    http://books.google.com/books?hl=fr&id=X7BcAAAAMAAJ&dq=mireille+havet&q=carnets+de+notes&pgis=1

    Pour le quatrième extrait ici… Il débute à la page 64 et il est aussi inscrit avant  » Le (samedi) 11 janvier (1919).  »

  9. Denis dit :

    Je me suis laissé prendre au jeu de la recherche web encore une fois…

    Claire Paulhan doit avoir la bonne réponse elle…

    http://www.fondationlaposte.org/article.php3?id_article=725

  10. Popeline dit :

    Tous les extraits du « petit jeu littéraire » sont du tome 1 du journal 1918/1919 de Mireille Havet. Tout ce qu’elle dit là, je le pense ici. C’est bouleversant de lire dans le journal d’une autre écrit il y a près de 100 ans mes pensées d’hier !



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